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Old Road, Madina, Accra, Ghana, 2017.
Old Road, Madina, Accra, Ghana, 2017. Guy Tillim/courtesy of Stevenson, Cape Town and Johannesburg

Il y a ces moments suspendus où les hommes et les femmes de la série Museum of the Revolution, de Guy Tillim, jettent en passant un coup d’œil à la fois curieux et indifférent – ainsi que la rue le permet – au photographe planté derrière son objectif. L’espace de la rue semble alors s’ouvrir plus largement. L’auteur des clichés, un Sud-Africain blanc de 56 ans, quoique jamais visible à l’image, y gagne une présence, un halo, une chaleur. On dirait qu’il bouge, lui aussi, à l’unisson des rues. Or, son appareil photo ne se déplace pas. Il pivote seulement sur un pied et fixe des scènes qui semblent liées par une continuité, alors qu’elles sont séparées dans le temps et unies par un effet d’optique. Comme par diffraction se créent des panoramiques assemblés en diptyques ou en triptyques, un vaste coup d’œil. Cette grande scène, c’est celle d’un continent en transformation, une Afrique en marche au milieu d’un fourmillement de signes qui relèvent de différentes époques, histoires et activités. Le mouvement des passants, c’est aussi le mouvement du photographe parti explorer l’identité en train de se réinventer dans ce continent du XXIe המאה.

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Une somme de déambulations dans les rues de treize villes (à ce jour), dans onze pays d’Afrique, a permis à Guy Tillim d’élaborer en quatre ans la série de photos regroupées dans l’exposition « Museum of the Revolution » à la Fondation Henri Cartier-Bresson. Le titre est emprunté au nom d’un musée au Mozambique, un lieu plus ambigu qu’il n’y paraît et où se conjuguent des notions apparemment différentes : de l’idéologie des mouvements de libération qui ont permis de se défaire du joug colonial au télescopage d’influences diverses. La rue, le musée sont comme des modèles en réduction d’un continent que décrit, en exergue, le philosophe Achille Mbembe dans le livre qui accompagne l’exposition : « L’Afrique postcoloniale est un emboîtement de formes, de signes et de langages. Ces formes, signes et langages sont l’expression du travail d’un monde qui cherche à exister par soi. »

« J’étais né dans un paysage qui me devenait de plus en plus difficile à comprendre à mesure que j’en poursuivais l’exploration. »

Il a fallu à Guy Tillim un long chemin pour arriver là. Le photographe avait commencé sa carrière dans cette Afrique du Sud des années 1980 où les townships du pays de l’apartheid vacillant étaient rendus ingouvernables par la mobilisation des militants de la lutte contre le pouvoir blanc. La violence, alors, descendait dans la rue. Dans le collectif de photographes Afrapix, qu’il avait rejoint en 1986, à 24 ans, on trouvait des Blancs et des Noirs, emportés par l’espoir un peu fou qu’un monde meilleur était à portée de main, de caméra ou de fusil.

La fin de l’apartheid l’avait laissé bien plus désarmé qu’il n’avait pu l’imaginer. Après la fin du pouvoir raciste, tout restait à comprendre. D’un certain point de vue, c’était ce qu’il y avait de plus difficile. Dans Avenue Patrice Lumumba (Peabody et Prestel, 2008), il avait alors résumé cette difficulté : « J’étais né dans un paysage qui me devenait de plus en plus difficile à comprendre à mesure que j’en poursuivais l’exploration. » Pour briser le piège, Guy Tillim était d’abord allé voir de plus près, et plus loin, les tourments de l’Histoire en marche, à commencer par les conflits. Dans les pays avoisinants, d’abord : Angola, Mozambique. Recruté par des agences de presse (Reuters, puis l’AFP), il y a photographié les ravages des guerres en Afrique australe, et commençait à se hasarder au-delà, en Ethiopie, en Sierra Leone, en Afghanistan, au Guyana.

Post-apartheid, post-colonial, post-moderniste

Les contraintes du photojournalisme, telles qu’on les lui imposait, lui étaient vite devenues intolérables, comme s’il s’agissait de « juxtaposer des éléments dans le même cadre pour créer une tension factice ». En y réfléchissant, plus tard, il écrira : « J’ai appris mon métier comme photojournaliste, mais mon sentiment d’impuissance face à la souffrance des autres m’a poussé à détourner mon regard, comme si je ne pouvais que saisir en oblique leur lumière réfléchie. » Bientôt indépendant, il découvre le Zaïre, en train de devenir, lors d’une guerre régionale, la République démocratique du Congo. Ses cadrages, sobres, architecturaux, sont inouïs de force. Mais, dans Léopold and Mobutu (Filigranes, 2004), il trace sa quête des continuités et regroupe aussi les signes d’un monde à la fois révolu et toujours présent. Les statues de l’ère coloniale qui dorment dans les réserves du Congo, les vestiges de la splendeur du maréchal Mobutu, palpables dans son palais abandonné de Gbadolite.

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C’est l’époque, aussi, où sa recherche semble avoir menacé de conduire à un assèchement. Les êtres humains semblaient disparaître peu à peu, comme dans les restes des bâtiments décrépis ou de jardins en friche. Restait l’architecture, encore et toujours. Celle, géométrique et comme dessinée au rasoir du centre-ville de Johannesburg, qu’il explorera bientôt. Ce qu’il y avait à détecter dans le « centre des affaires » défunt de la capitale économique sud-africaine – et qui donnera naissance au petit livre d’anthologie, Jo'burg (Filigranes, 2005) –, c’est la façon dont une idéologie peut être enfermée dans une forme architecturale, par exemple dans la démonstration de force brutaliste de la tour Ponte City, emblématique de la ville, conçue initialement comme un signe de puissance du pouvoir blanc et abandonnée par ses occupants à l’orée des années 1990, ouvrant la voie à une transformation radicale qu’il n’en finit pas de déchiffrer. Il en va de même avec le modernisme, qui a accompagné les indépendances, dans les années 1960. La guerre froide, l’ajustement structurel, d’autres facteurs encore, sont venus changer les élans, les formes, les structures.

Dans les photos de Guy Tillim, il y a une tentative pour apprendre le langage d’un monde d’après : post-apartheid, post-colonial, post-moderniste. Il a dit un jour être à la recherche d’un endroit où « se débarrasser de ses projections ». C’est finalement dans les rues, au hasard de ses pas et de ceux des passants, qu’il l’a trouvé. Auparavant, il y avait eu des explorations plus lointaines, l’Italie, les îles du Pacifique. Puis la Chine. Pékin, plus exactement. C’est là qu’avait été testé ce qui allait devenir sa façon, son approche. Retrouver l’essence de la photographie de la rue, et une envie : « Laisser parler l’espace à ma place. » En réalisant ces cityscapes – contraction de עיר (ville) et נוף (paysage) –, Guy Tillim a découvert, aussi, une évidence simple et éblouissante : « Plus vous devenez visible, plus vous devenez, en un sens, invisible. »

« Museum of the Revolution », de Guy Tillim, Fondation Henri Cartier-Bresson, jusqu’au 2 juin.
« Museum of the Revolution », de Guy Tillim, MACK Books/HCB, 136 p., 35 €.

Jean-Philippe Rémy (Johannesburg, correspondant régional)

מאמר זה הופיע לראשונה https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/02/27/l-afrique-en-marche_5428846_4500055.html?xtmc=afrique&xtcr=4