L’histoire du dimanche : mystère au Grand Hôtel, qui a enlevé le milliardaire ?

Chaque dimanche, le Dauphiné plonge dans ses archives et vous fait revivre un évènement du passé. Pour ce 17 mars, retour en 1962 quand un milliardaire marocain disparu à Uriage, en Isère.


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Courtois, fort discret, l’occupant de la chambre 50 est le client idéal. Au Grand Hôtel d’Uriage, on apprécie ce sexagénaire peu bavard. Et on le respecte. Parce que tout courtois qu’il est, Mr Joseph Sabah est aussi un homme d’affaires… qui pèse dix milliards.

Nous sommes le 16 mars en 1962 et cet Algérien établi au Maroc n’est pas en Isère par hasard. Riche négociant en céréales, M. Sabah est aussi l’administrateur et le principal actionnaire de l’établissement thermal d’Uriage depuis 1957. Il vient donc régulièrement sur place pour s’occuper de l’entreprise. Mais cette fois-ci, Joseph Sabah va se retrouver dans tous les journaux du 17 mars.


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« Six faux policiers enlèvent à l’aube un milliardaire marocain ». Le titre fait la Une du Dauphiné ce jour-là. L’enlèvement s’est déroulé sans drame en pleine nuit au Grand Hôtel.

5h20 dans la chambre 50XCHARX

Le 16 mars à 5h20, un coup de sonnette retentit. Le veilleur, Louis Chabert, voit un homme coller une carte de police contre la porte vitrée. Une fois celle-ci ouverte, ils sont quatre à pénétrer dans l’établissement. En plus de la carte de police, la Légion d’honneur portée par l’un d’entre eux inspire encore un peu plus confiance au veilleur.


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« Faites-nous voir votre registre et montrez-nous la chambre de M. Sabah ». S’exécutant, le veilleur voit les quatre hommes entrer dans la chambre 50, y rester 10 bonnes minutes et en ressortir avec l’homme d’affaires. « Dites que la police est venue me chercher pour m’emmener à Lyon » explique le milliardaire au veilleur avant de disparaître avec ses visiteurs.


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Il n’empêche, Louis Chabert trouve ça louche. « M. Sabah est-il suspecté ou protégé ? » demande-t-il à la gendarmerie locale qu’il a appelée aussitôt. « Rien de semblable ». Un enlèvement alors ? L’enquête démarre, reprise en main par la police de Lyon.

« Suis en bonne santé, baisers, Jo ».

Premier élément, la femme du milliardaire fait savoir dans la soirée qu’elle a reçu à son domicile parisien un télégramme. « Suis en bonne santé. Baisers. Jo ». Le message a été enregistré à la poste centrale de Grenoble. Reste à vérifier qu’il émane bien de Joseph Sabah.
En attendant, les hypothèses agitent les cerveaux des enquêteurs. Chantage, affaire liée au FLN ou à l’OAS, règlement de comptes entre hommes d’affaires… les idées ne manquent pas. On se penche au passage sur les comptes de l’établissement thermal, car on croit savoir que Joseph Sabah avait déposé plainte contre X pour détournements de fonds…


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Le lendemain, les enquêteurs en apprennent un peu plus sur le mystérieux télégramme. Le libellé correspond à l’écriture du milliardaire.

Qui est « M. Choc » ?

Mais celui qui est allé déposer le formulaire à la poste grenobloise a signé « Monsieur Choc ». Un nom évidemment faux, accompagné d’une adresse qui s’avérera elle aussi fausse. Sauf que pour l’employée des postes, la formule avait été normalement rédigé ». « Je n’ai pas eu à regarder la personne qui me la remettait » témoignera-t-elle. D’ailleurs, question portraits-robots, le veilleur du Grand Hôtel est bien incapable lui aussi de décrire précisément les faux policiers…


Pour le veilleur de nuit, impossible de décrire précisément les quatre faux policiers. Archive Le DL

Pour le veilleur de nuit, impossible de décrire précisément les quatre faux policiers. Archive Le DL

Le Grand Hôtel, pendant ce temps s’est transformé en QG de crise. Policiers et envoyés spéciaux des rédactions parisiennes s’y côtoient, s’attendant à tout moment à un coup de fil des ravisseurs.


L'officier de police principal, M. Dubouloz, et Denis Basset, le président directeur général des thermes. Archive Le DL

L’officier de police principal, M. Dubouloz, et Denis Basset, le président directeur général des thermes. Archive Le DL

Mais silence absolu. Alors en l’absence de rançon, on se concentre sur une question : où pourrait être Joseph Sabah ? A Grenoble ? Toutes les fiches d’hôtels sont vérifiées, et les contrôles des automobiles en circulation se multiplient.
Une chose est sûre l’homme d’affaires est parti sans ses carnets de chèques (qui dit milliardaire, dit plusieurs banques et plusieurs carnets de chèques). Peu de chance donc qu’il ait pu procurer de l’argent à ses ravisseurs.
Ceux-ci en tout cas avaient minutieusement préparé leur coup. Habituellement le milliardaire descendait dans un hôtel grenoblois. Mais la nuit du drame, un mystérieux correspondant a appelé l’établissement, et se faisant passer pour un de ses amis, a demandé si M. Sabah était là. Non ? Pas de problème pour l’équipe qui a vite retrouvé la trace du milliardaire à Uriage.


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Et c’est alors que l’enquête piétine… que le dénouement survient. Le 19 mars, le disparu réapparaît… à Paris. Au moment même où l’on annonçait la signature des accords d’Evian, la veille à 18h, Joseph Sabah était libéré.
Ses ravisseurs lui ont fait prendre un train en gare de Lyon-Perrache, direction Paris où le milliardaire arrive le 19 au matin.


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Aussitôt un coup de fil retentit au Grand Hôtel d’Uriage. La standardiste n’en revient pas d’entendre au bout du fil le grand patron. « Tout va bien. Passez-moi mon ami Basset » lui dit-il en demandant ainsi à parler au directeur général de l’établissement. Mme Sabah, elle, témoigne plus vivement de son soulagement devant la presse : « Chaque bruit, chaque sonnerie me rendait folle. Enfin le téléphone a sonné ce matin et j’ai appris son retour ».

OAS, FLN et rumeurs

Quant aux détails, c’est d’abord par la voix de l’avocat de l’homme d’affaires, puis lors d’une conférence de presse, qu’ils seront connus. « C’est l’OAS qui a commis le rapt. Certaines rumeurs accréditaient l’idée que M. Sabah versait des subsides au FLN. Il a pu faire la preuve que ces bruits étaient faux et on l’a libéré » affirme d’abord l’avocat. Ce que confirme l’intéressé.


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Mais les enquêteurs, et les journalistes, veulent en savoir un peu plus. Alors Joseph Sabah explique. Les faux policiers lui ont présenté un mandat de perquisition et lui ont effectivement demandé de les suivre.
Puis « on me force à grimper dans une camionnette. Je dois m’étendre, on me passe une cagoule tandis qu’un des hommes me lie les poignets avec du fil de fer » raconte-t-il à propos de son enlèvement. « Je me retrouve enfin dans une pièce meublée sommairement et je subis mon premier interrogatoire. On m’accuse d’avoir versé des subsides au FLN, je nie, arguant que si j’ai été en Algérie, c’est lors de ma prime jeunesse». Et d’ajouter : « Je suis certain que cette affaire a été déclenchée par une dénonciation calomnieuse ».

Pas trop de publicité…

Ensuite Joseph Sabah a été transféré dans un autre lieu, réinterrogé plusieurs fois, sans violence dira-t-il, puis emmené, cagoule sur la tête, jusqu’à la gare de Lyon Perrache.
Qui étaient ses ravisseurs ? A-t-il accepté de payer sans le dire ? Mystères…
Quant à enquêter plus longuement sur l’affaire, Joseph Sabah résumera de lui-même la situation : « Pas trop de publicité s’il vous plaît ». La police fut d’accord.

Par Sylvaine ROMANAZ |
17 / 03 / 2019 פורסם כדי 13: 00

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מאמר זה הופיע לראשונה https://www.ledauphine.com/isere-sud/2019/03/17/l-histoire-du-dimanche-mystere-au-grand-hotel-qui-a-enleve-le-milliardaire